Le Bagne de la Liberté / Courir, ou comment s'évader par Marc Desmazières ?

Marathonien, écrivain, mais aussi entraîneur - il fut celui qui m'a fait découvrir la course à pied - et accessoirement publicitaire, Marc Desmazières vient de publier - Le Bagne de la Liberté - son premier bouquin sur la course à pied alors qu'il court depuis pratiquement... 40 ans !

#Marc Desmazières, qui es-tu ?

Je suis le mec de la page 21 de mon livre, celui qui a fait presque 3 fois le tour du monde en courant… dans le Bois de Boulogne. Pour ceux qui n’ont pas encore lu le livre, je suis directeur de création en agence de publicité internationale, écrivain à mes heures, et président de La Solitude des Coureurs de Fond, « le club qui va vite »comme disent mes amis de « Runners ».

#depuis quand cours-tu ?

 Je cours régulièrement depuis un samedi de janvier 1976 où mon cousin Didier Lafarge - photo 3 - est venu me chercher chez mes parents et m’ouvrir les portes d’un type de liberté dont j’ignorais l’existence.

 #qu’est ce qui anime tes foulées au petit matin entre chien et loup, entre Paris et Boulogne et sur tout revêtement qui peut être couru ?

 Comme dans la page 115, me sentir loup. J’adore courir la nuit, sans frontale, et retrouver mes instincts animaux : l’osmose avec la nature, le silence, le noir sensible comme celui de Pierre Soulages, les sensations du chaud, du froid, du vent, de la pluie…  et le sentiment justement de ne pas être un chien dans son petit appartement, avec son collier, sa pâtée, et sa privation de liberté…

 #quelle est ta distance de prédilection ? 

Les 20 kilomètres. C’est sur cette distance à Paris courue en 1H08’ que j’ai pris le plus grand pied de ma vie à 18 km/h.

 #quels sont tes meilleurs chronos, ton palmarès ?

 Ce 20 km justement, sinon j’ai couru le marathon en 2H42’ en 1985, et encore en 2H47’ 32 ans plus tard, à 50 ans en 2007. J’ai été Champion de France Universitaire par équipe en 1977 avec Nanterre Paris X, et Champion d’Île-de-France de marathon en 2009, entres autres…

#quel est ton rapport affectif à ton sport ?

 Mon rapport à la course est plus de l’ordre de l’addiction que de l’affection. Travaillant dans de grosses entreprises, génératrices de stress, plus de dix heures par jour (sans compter les w.e) depuis 35 ans, et ayant élevé 4 enfants… courir a toujours représenté mon temps « à moi », mes heures de vacances au quotidien, mon évasion de ce monde exigeant, ma liberté absolue. Et fabriquer des endorphines dans ma propre usine cervicale s’est révélé avec le temps, un bien meilleur traitement que le prozac pris par nombre de mes compagnons de travail.

#toi qui n’en es pas à ton premier essai, pourquoi celui-ci sur la course à pied à 57 ans ? 

 Parce que des livres sur des champions et des livres techniques et d’entraînement, on en trouve beaucoup. Fan d’Albert Londres comparant les coureurs du Tour de France à des « Forçats de la route », je voulais apporter un regard plus ethnographique sur ce qui est devenu un phénomène de société, dénombrant aujourd’hui plus de 6 millions de pratiquants en France. Pour rappel, lorsque j’ai pris le départ de mon premier marathon à 19 ans, en 1977, nous étions 450 sur la ligne de départ au Val de Marne, considéré alors comme le plus grand marathon de France.

 #pourquoi l’aborder sur le terrain de la privation de la liberté ?

 En me posant cette question, tu interprètes mal ma thèse. Dans le livre, j’adopte le regard extérieur de ceux qui voient tous les jours des coureurs passer dans leur champ de vision, et prends le parti de les comparer… à des fugitifs. Ils fuient contraintes de la vie en société, surpoids, soucis… et à l’instar du Mythe de Sisyphe, je continue en expliquant qu’ils prennent du plaisir dans cette fuite répétitive. Et la signification de l’angle d’écriture du «bagne », c’est que pour continuer de fuir et de prendre leur pied, les coureurs doivent s’astreindre à un certain nombre de servitudes : les entraînements sont comme des travaux forcés nécessitant, pour une majorité, de se lever tôt le matin. Pour garder un niveau compétitif, ils doivent souvent s’astreindre à une discipline forcée, un régime forcé, des angoisses forcées. Et sur les lignes de départ des plus grands marathons du monde, serrés les uns contre les autres contre des barrières de sécurité, comment ne pas voir des matricules plutôt que des dossards et de s’interroger, derrière leurs grillages, sur leur prétendue quête de liberté ?... Le livre est bien sûr et volontairement, un brin provocateur.

 #des dossards à la place des chapitres, pourquoi ?

 Les dossards ne sont pas à la place des chapitres. Les dossards correspondent à des récits, alors que les autres textes constituent à proprement parler l’essai.

 #est-ce que la jouissance passe forcément par la souffrance ? 

 Pour moi, la jouissance est le résultat d’une alchimie plus subtile que la seule souffrance : elle passe immanquablement par le sentiment de puissance. Comme je l’explique page 73 en me référant à « L’éthique » de Spinoza, « plus notre puissance s’accroît, plus nous ressentons le plaisir, la joie et l’allégresse… » En langage moins sibyllin : plus tu fonces, plus tu te défonces.

 #l’on sent clairement un désir de partager ta passion doublé de cet amour-haine qui te lie, as-tu un message - subliminal ou pas - à faire passer ?

 En aucune façon ! Il n’y a aucune haine pour la course à pied dans mon livre. Bien au contraire puisque je pense sincèrement qu’elle m’a sauvé la vie. J’explique qu’entrer au Bagne de la Liberté est un choix, qu’il comporte, moyennant des servitudes à ne pas se masquer, un nombre infini de bénéfices insoupçonnés pour la personne qui ne connaît rien des motivations des coureurs.

 #malgré des mots durs et un style à fleur de peau, très littéraire et qui puise dans un vécu tourmenté, l’on sent une formidable énergie et une vraie lueur d’espoir. Est-ce le but de cet essai ? 

 J’ai laissé fort heureusement mon passé tourmenté chez le psy, et ce livre n’est qu’un hymne à la course à pied, mais avec un angle pas « bisounours », à l ‘inverse de beaucoup d’autres. Pour moi, écrire un livre n’est pas servir de la soupe, mais comme en compétition, mouiller le maillot. Et je sais que tous les coureurs de 6 heures du matin qui enchaînent 10H de boulot derrière se reconnaîtront dans ce livre. Courir est pour moi un équilibre de vie, et comme toutes les choses que l’on aime, cet équilibre s’entretient. J’ai juste comparé cet entretien dans mon livre à un certain nombre de servitudes, en les intégrant dans la symbolique d’un bagne fictif à ciel ouvert, avec les clés sur la porte : le bagne de la Liberté !

 #et toi, ton prochain dossard ? 

 Je sors d’une longue pubalgie et de problèmes d’arythmie cardiaque (contractés au bagne ;) mais je serai au départ des prochains 10 KM du 8ème en février pour me qualifier pour les France 2016. Puis, je serai présent en juin aux Championnats de France d’Ekiden 2015 pour prendre le dernier relais avec mon club La Solitude des Coureurs de Fond.

Marc, merci ! Et je n'ai qu'une chose à dire foncez l'acheter - Le Bagne de la Liberté (ICI) -  moi je l'ai dévoré sur une plage au Brésil... puis oublié dans 777. Du coup je l'ai recommandé.

"T'en as pris pour combien ? Au bagne de la Liberté, personne ne pose jamais cette question.Et quand bien même on l'entendrait, nul ne serait capable de répondre aussi précisément qu'un forçat de drit commun. Ici, on ne sait jamais pour combien on en prend. .../... A bagne de la Liberté, les travaux forcés s'appellent des entraînements.3