COURIR BARCELONE

La mosaïque nacrée de la ville s’allonge aux pieds du mont Tibidabo pour se noyer dans l’azur méditerranéen. Jésus, perché au sommet de la Sagrada o Corazon me tend les bras. Des chevaux de bois galopent inlassablement au son désuet de l’orgue de barbarie.
Le temps suspend son vol et je reprends mon souffle.
Dans une course contre le tram bleu je m’extrais des entrailles urbaines vers le Temple de l’Expiation.
Que le Christ ne m’ en veuille pas, mais ce dimanche, j’irai communier avec la nature.
L’hiver s’essouffle et la sueur me coule déjà le long de l’échine en une promesse printanière ou les tenues estivales sont de mise. La bière, promesse de fin de course, au départ du funiculaire saura être divine.
En ce jour de sortie dominicale sportive,  les chemins  se muent en  autoroutes du loisir:
vélos, VTT, coureurs, promeneurs, enfants, chiens... tout ce joli petit monde s’ébroue sous le souriant soleil catalan et une sensation de travelling avant s’empare de moi .
Délicieuse sensation sans cesse renouvelée sous la célérité de la course à pied.
Philippe mon compagnon de vie et de course ce matin là, perd pied. Respectueuse du devoir conjugal partagé, je me retiens et pense l’attendre, mais l’allégresse prend le dessus et ma foulée ailée m’entraîne dans une course au plaisir solitaire. Volupté dans laquelle mon corps puise sa force et  me procure les effets d’une drogue naturelle.
Toute à ma jouissance, je sens à peine une présence étrangère, petit bruit étouffé d’une foulée énervée, différente de celle de ma moitié. Une fierté peut-être mal placée m’ empêche de me retourner.
Seule sa  respiration haletante me signifie qu’il n’ est pas le fruit de mon imagination, qu’il vient d’entrer par effraction dans ma bulle, violant mon intimité. Il réveille mes instincts primaires.
Je m’ échappe, il décroche, raccroche, j’ accélère, il persévère...mais bon sang, va-t-il me lâcher?
Son souffle dans ma nuque se fait plus insistant, gênant. Je m’épuise, je perds du terrain, je perds confiance :il va gagner...
La barrière salvatrice de la fin de parcours est à portée de vue, un dernier effort  et il me prend, à bout de souffle, je m’ abandonne.
J’expire, mais n’ expierai point.
-»Qui es-tu, toi?»me demande ce bel hidalgo du Tibidabo.